L’entêtement à vouloir amnistier les collaborateurs belges de la Seconde Guerre mondiale constitue, sur le baromètre de la démocratie, un indicateur alarmant. Certes, les experts s’accordent à dire que la prise en considération par le Sénat d’une proposition de loi du Vlaams Belang préconisant l’amnistie et l’indemnisation des collaborateurs condamnés après la guerre n’a aucune chance de déboucher sur une amnistie effective. Nonobstant, le Centre d’Action Laïque réitère clairement son opposition à toute forme d’amnistie en Belgique. Nous dénonçons les propos négationnistes contenus dans ce texte indigne qui minimise la portée de la collaboration avec l’occupant. Nous appelons à un rassemblement visible de tous ceux qui défendent, au nord et au sud du pays, les valeurs qui fondent notre démocratie et pour qui le principe du « cordon sanitaire » est une valeur emblématique intangible.
Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde.
À l’évidence, la demande d’amnistie n’est pas un sujet qui a trait uniquement au passé. Il est tristement d’actualité et permet à certains de briser les digues morales qui nous protégeaient des dérives extrémistes de plus en plus fréquentes. Rappelez-vous: il y a quelques semaines, le président du parlement flamand insultait les résistants, les traitant impunément d’« assassins et de crapules de rue ».
La semaine dernière, le « Comité Abbeville » rendait hommage, à Bruges, à un martyr de la cause flamande, Joris Van Severen, l’un des dirigeants du Verdinaso, ancien parti d’extrême-droite antisémite et collaborationniste. Quelques jours plus tôt, le Ministre de la Justice préconisait l’oubli des condamnations pour collaboration, faisant fi de la chose jugée. L’oubli aussi, peut-être, de ceux qui ont laissé leur vie dans la lutte contre le nazisme et dans les camps? Au-delà de la faute politique, M. Stefaan De Clerck démontre au contraire à quel point il est grand temps que la Belgique se remémore son passé et s’y confronte ouvertement.
Mais ne nous y trompons pas: il ne s’agit pas, comme certains veulent le faire accroire, d’une fracture communautaire. Pour preuve, de très nombreux néerlandophones s’inquiètent de cette logique de la confrontation et de ces velléités de réviser l’histoire. En témoigne l’engagement massif des jeunes et des démocrates néerlandophones aux côtés de l’écrivain Pierre Mertens, attaqué en justice par M. Bart de Wever qu’il avait qualifié de « leader résolument négationniste » (1). Un tel procès permettrait au moins de préciser ce qui, en Belgique, participe ou non du révisionnisme historique (2).
Les historiens ont démontré que la collaboration en Belgique a résulté de failles dans la conscience démocratique ainsi que de l’attitude adoptée par des fonctionnaires de l’Etat (3). Aujourd’hui, nos hauts fonctionnaires et édiles ont-ils, plus qu’à l’époque, conscience qu’entre devoir et soumission, la limite est d’ordre moral? Envisage-t-on mieux qu’hier les vertus éthiques d’une certaine forme de désobéissance, de résistance à « l’air du temps »? Puisque la collaboration et l’amnistie reviennent sur la table, eh bien oui, discutons-en! Car apparemment les lacunes sont grandes. Beaucoup de Belges, parmi lesquels des familles d’anciens collaborateurs, n’ont pas un accès suffisamment aisé à une information fiable, ce qui a pour effet néfaste la persistance de mythes et d’interprétations erronées comme ceux contenus dans le texte du VB pris en considération.
C’est pourquoi le CAL demande urgemment:
- la reconnaissance officielle des responsabilités de l’appareil d’Etat dans les faits de collaboration et de déportation
- la mise à l’agenda du débat parlementaire prévu par le Sénat sur les conclusions du Rapport de 2007 sur « La Belgique docile »
- le versement aux Archives Générales du Royaume, comme le réclame en vain le directeur du CEGES, Rudy Van Doorslaer, des archives de la collaboration afin que le public et les familles concernées puissent en prendre connaissance
- le vote d’un budget, non pour indemniser les soi-disant « victimes » de l’épuration, mais pour créer des outils de transmission adaptés à la culture et aux moyens techniques actuels
- l’obligation d’enseigner à tous les élèves les faits spécifiques à l’histoire du conflit mondial en Belgique sur base d’un matériel pédagogique supervisé par les autorités compétentes
- une politique de transmission du savoir et de la mémoire par le biais d’expositions, documentaires et œuvres de fiction sur la réalité historique belge à destination du grand public mais également des milieux parlementaires, puisque à côté des élus qui l’ont signée, d’autres ont accepté de prendre en considération cette proposition de loi négationniste.
Enfin, pour répondre à l’argument selon lequel l’amnistie permettrait aux descendants des collaborateurs de ne plus porter le poids de la culpabilité de leurs ancêtres, rappelons que depuis 1961, la loi Vermeylen permet aux personnes condamnées pour faits de collaboration de faire réviser leur jugement. Leurs descendants peuvent également entreprendre cette démarche en leur nom. Une amnistie collective ferait double emploi et n’a donc pas lieu d’être, sinon précisément pour porter l’étendard du retour des idées nauséabondes que l’on sait. Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde (Bertold Brecht). Une loi d’amnistie constituerait enfin, et surtout, une honte pour notre pays, qui démontrerait par là qu’il n’a ni les capacités morales ni la stature suffisante pour faire face au passé et se projeter dans un avenir en tenant compte des leçons de son Histoire.
Pierre Galand, Président du Centre d’Action Laïque
Sur le site http://9908.lapetition.be/, vous pouvez signer la pétition initiée par les Territoires de la Mémoire: « L’amnistie pour les collaborateurs belges des nazis durant la seconde guerre mondiale est inacceptable! »
(1) Dans Le Monde du 6 décembre 2007
(2) L’affaire passe en chambre du conseil ce 24 mai après-midi au Palais de Justice de Bruxelles
(3) La Belgique docile
© Photo: Marko Savic, CC BY-NC 2.0
