Thomas Gillet. Festival des libertés

Festival des Libertés: stupeur, tremblements… et soulèvement

À l’heure où les acquis sociaux et les libertés fondamentales sont de plus en plus remis en question, comment résister aux replis identitaires et autoritaires? Et comment faire cause commune, au-delà de nos divergences, pour défendre ce qui nous unit?

Ce jeudi 8 octobre, à l’occasion de l’inauguration du Festival des Libertés, Thomas Gillet, président du Centre d’Action Laïque, a livré un discours lucide et engagé sur les menaces qui pèsent sur nos libertés, mais aussi sur la nécessité de dépasser les divisions pour défendre collectivement un idéal de liberté, d’égalité et d’émancipation.

Un appel à ne pas céder à la stupeur, à refuser la résignation et, surtout, à faire vivre nos principes dans l’action.

Stupeur, tremblements… et soulèvement.

Mesdames, Messieurs, en vos titres et qualités, Chères Amies, Chers Amis,

Lorsque je discute ces derniers temps avec des militantes et militants progressistes, quels que soient leurs bords, revient presque systématiquement chez les plus anciennes et les plus anciens d’entre eux cette petite phrase : « C’était déjà compliqué à l’époque, mais aujourd’hui, c’est pire. » Certaines et certains osent le dire : « Nous avons échoué. »

Sans doute cette citation d’Albert Camus résonne-t-elle particulièrement aujourd’hui:

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais ma tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Le monde se défait.

Partout, les acquis sociaux, les libertés conquises sont remis en question. Ce mercredi encore avec le vote en commission parlementaire du projet de loi sur les visites domiciliaires. Certains acquis sont déjà supprimés. D’autres, que nous pensions définitivement acquis, redeviennent des objets de combat. En faire le catalogue ici nous prendrait certainement la soirée entière. 

Le retour des discours religieux pour justifier ces reculs est manifeste. Aucune religion n’a renoncé à sa prétention à dicter la norme commune au nom de sa vérité. Aucune.

Et lorsque le religieux devient le carburant des discours identitaires, autoritaires, suprémacistes ou messianiques, c’est la démocratie tout entière, et les libertés qu’elle porte pour chacune et chacun, qui sont menacées.

Stupeur.

Mais peut-on encore être stupéfait ? Surpris ? Sidérés comme un animal pris dans les phares d’une voiture ?

Non.

Nous savons que les ennemis du progrès, les conservateurs, les réactionnaires n’attendaient qu’une opportunité pour imposer leur vision rétrograde.

Et nous la leur avons donnée.

Nous la leur avons donnée, au moins en partie, par notre incapacité collective à faire de l’idéal porté par les différentes déclarations des droits de la personne humaine une réalité véritablement partagée.

Le temps de l’analyse, nécessaire, ne peut nous immobiliser. 

Le temps de la surprise est passé.

Nous ne pouvons trembler. Non plus.

Notre idéal est une boussole. Nos principes nous maintiennent droits. Nous ne plierons pas.

Mais cela ne peut pas nous dispenser de nous poser collectivement une question difficile : pourquoi sont-ils aujourd’hui si forts ? Pourquoi leur parole porte-t-elle à nouveau si loin ? Et pourquoi la nôtre peine-t-elle parfois à faire cause commune ?

La liberté, les libertés, sont choses fragiles.

Elles offrent la richesse du pluralisme.

Ce même pluralisme que les milieux progressistes ne parviennent parfois plus à accepter entre eux, au point de se fracturer au bénéfice de leurs adversaires, au nom d’une pureté militante.

Il est encore temps de faire l’examen de nos échecs.

Il est surtout temps de faire cause commune pour protéger l’idéal partagé, au-delà des divergences qui peuvent nous traverser.

Faire cause commune ne signifie pas penser la même chose.

Cela ne signifie pas renoncer à nos désaccords, à nos débats, à nos différences.

Cela signifie reconnaître ce qui, dans nos désaccords mêmes, doit continuer à nous unir : la liberté de chacune et chacun, l’égalité, l’émancipation, le droit de penser, de croire ou de ne pas croire, de contester, de créer, de débattre.

Sans cela, nous laisserons le champ libre à une société où les libertés seront un lointain souvenir avant de les voir disparaître.

Et c’est précisément aussi ce qui donne tout son sens au Festival des Libertés.

Parce qu’un festival comme celui-ci est bien davantage qu’une succession de films, de spectacles, de concerts, de débats ou de rencontres.

C’est un espace dans lequel les libertés se vivent.

Un espace où l’on accepte la confrontation des idées. Où l’on regarde le monde tel qu’il est. Où la création permet de déplacer notre regard.

Et nous en avons sans doute plus que jamais besoin dans un monde qui se transforme à une vitesse vertigineuse. L’émergence de l’intelligence artificielle, comme d’autres bouleversements technologiques, sociaux ou politiques, modifie déjà notre rapport au savoir, à la création, au travail, à l’information et, finalement, aux autres. Face à cette accélération, nous avons besoin de lieux qui nous permettent de nous arrêter pour comprendre, questionner et débattre collectivement de ce qui nous arrive.

Des lieux où l’on peut se confronter à ce qui dérange, à ce qui bouscule nos certitudes, à ce qui oblige à penser autrement.

En résumé, des espaces où le pluralisme n’est pas seulement proclamé : il est pratiqué.

Et au fond, ce que je viens de décrire porte un nom : la laïcité.

Non pas une laïcité qui serait simplement définie par son rapport aux religions. Mais la laïcité comme principe d’émancipation : celui qui garantit à chacune et chacun la liberté de construire ses propres convictions, de les questionner, d’en changer, et qui exige que nous organisions notre vie commune sans qu’aucune vérité révélée, aucune conviction particulière, aucune identité ne puisse s’imposer aux autres.

La laïcité, c’est aussi créer les conditions de cette confrontation libre des idées, du doute, de la critique, de la création et du débat.

À ce titre, le Festival des Libertés est profondément laïque.

Il ne dit pas ce qu’il faut penser. Il crée les conditions pour penser.

Il ne cherche pas à effacer les désaccords. Il leur offre un espace pour s’exprimer, se confronter et nous permettre, malgré eux, de continuer à faire société.

C’est, très concrètement, la laïcité en action.

Et, dans le monde que je viens de décrire, créer et préserver de tels espaces n’a rien d’anodin.

C’est un acte Politique. Et je tiens à remercier ici les représentantes et représentants politiques qui soutiennent, sans faille, ces initiatives.

Je voudrais également profiter de cette ouverture pour remercier l’ensemble de ses travailleuses et des travailleurs de Bruxelles Laïque et du TNBWB, ainsi que toutes celles et ceux qui rendent ce Festival possible.

Parce que derrière ces quelques jours de rencontres, de débats et de création, il y a évidemment un travail considérable.

Mais surtout parce que ce travail ne commence pas avec l’ouverture du Festival et ne s’arrête pas lorsque ses portes se referment.

Il y a, tout au long de l’année, des femmes et des hommes qui font vivre concrètement les principes dont nous parlons ce soir.

Qui font le lien entre nos idéaux et l’action.

Entre les principes que nous proclamons et les réalités vécues.

Entre notre conception de la liberté, de l’égalité et de l’émancipation et celles et ceux pour qui ces mots doivent avoir une traduction concrète dans leur existence.

C’est là aussi que se joue notre capacité collective à résister.

Non pas seulement dans les discours.

Non pas seulement dans les déclarations de principes.

Mais dans notre capacité à faire vivre nos principes.

Alors oui, nous pouvons regarder avec stupeur le monde qui se transforme devant nous.

Mais nous ne tremblerons pas.

Débattons. Créons. Contestons – Et je voudrais marquer ici notre solidarité avec notre jeunesse qui, après avoir été brutalisée par de nombreuses mesures gouvernementales manifeste son désaccord, son désarroi et sa colère. La violence institutionnelle ne peut être la réponse à leur contestation. 

Construisons.

Faisons cause commune.

Et surtout, faisons vivre les libertés.

Je vous souhaite à toutes et à tous un excellent Festival des Libertés.